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« Umgesiedelt » Transplantés

En 1940, Alphonse JENN, 47 ans, maître maçon, est à la tête d’une entreprise de maçonnerie prospère. Il est marié à Jeanne née WOLFARTH, d’un an son aînée. Ils ont deux enfants, Raymond, 17 ans et Odette, 10 ans.

La famille demeure à ce qui est aujourd’hui le n° 10 de la rue Principale, actuel domicile de Pierre, petit-fils d’Alphonse.

Wirtschaft zur Tanne

Alphonse JENN avait acheté cette belle propriété à Joseph WOLF, en 1922. Elle comprenait, outre des dépendances agricoles, le fameux  ‘’Café au sapin’’ avec une belle cour ombragée par un sapin bien sûr, mais aussi par des tilleuls et un marronnier. Alphonse ne devait pas tarder à y construire une piste de quilles, fort appréciée.

Lors de la guerre de 14 – 18, comme tous ses camarades en âge de porter les armes alors citoyens allemands en vertu du traité de Francfort,  Alphonse JENN est mobilisé et engagé sur le front de l’Est, car déjà, les autorités militaires allemandes n’avaient qu’une confiance très limitée dans les Alsaciens.  Il revient dans son village en 1918, après 4 années passées loin de sa famille, sans possibilité de venir en permission, l’Armée Française étant présente dans le village de Bourbach-le-Bas dès Août 1914.

Sa campagne lui vaudra la ‘’ Eisernes Kreuz  2 Klasse’’   (croix de fer de 2ème classe)

(Note : elle fut attribuée environ 5 millions de fois.)

Juin 1940

La débâcle de l’Armée Française, l’annexion de l’Alsace au Reich de Hitler.

Les nazis considèrent que l’Alsace, terre allemande depuis toujours, vient de retrouver la grande famille germanique, qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Ils mettent leur organisation en place à marche forcée. Ils tissent leur toile pour embrigader insidieusement toute la population, des enfants aux adultes.

La chasse à tout ce qui est français est ouverte : les noms des villages, des rues, les enseignes, les noms et les prénoms sont germanisés.

Comme bien d’autres, Odette par exemple, est obligée de porter son deuxième prénom, Helena.

Les combats de juin 1940 avaient épargné Bourbach-le-Bas, mais pas les villages environnants.

Les entreprises du bâtiment avaient fort à faire pour réparer et reconstruire, et l’entreprise JENN tournait très bien, ce qui n’a pas manqué de susciter des jalousies.

Le franc-parler d’Alphonse qui n’apprécie pas du tout les nouveaux maîtres, ajouté à d’autres ressentiments, lui valent de solides inimitiés qui vont se liguer contre lui. Il est rapidement la bête noire des dignitaires locaux du parti nazi qui le considèrent comme un ‘’Franzosenkopf’’ notoire qu’il faut mettre au pas.

De plus, son café rebaptisé évidemment ’’ Wirtschaft zur Tanne’’, est perçu  comme ‘’die Franzosen Wirtschaft’’(le café des Français)

20 avril 1941, ‘’Hitlers Geburtstag’’ (anniversaire de Hitler)

Non loin du Herrehof, une rangée de peupliers borde la rivière.

Au petit matin, stupeur, un drapeau tricolore flotte au sommet d’un peuplier, dégarni de ses branches supérieures sur environ 10 m. Offense majeure aux nazis et à leur Führer ! Qui a fait ce coup ? Les ‘’Feldgendarmen’’ et la Gestapo enquêtent. Des jeunes sont arrêtés et emprisonnés à Mulhouse. La crainte s’est installée dans le village. Qu’allait-il encore arriver ?

L’enquête n’aboutira pas, mais deux des jeunes qui ont été arrêtés, déjà connus pour leurs sentiments pro-français mais innocents dans l’affaire du drapeau, sont internés au camp de Schirmeck durant quatre mois.

Le café d’Alphonse JENN est tout proche du lieu du forfait et évidemment il est interrogé lui aussi, car en tant que voisin immédiat, il a forcément dû voir quelque chose et vu sa réputation… Il est également emmené à Mulhouse, emprisonné et interrogé durant deux jours.

1942

En juillet 1942, première mesure pour les amener à de meilleurs sentiments, Alphonse et son épouse Jeanne sont convoqués à MULHOUSE. En compagnie d’anciens engagés volontaires de l’armée française restés fidèles à leurs engagements, il leur est demandé de signer une déclaration par laquelle ils reconnaissent leur appartenance au peuple allemand et l’annexion de l’Alsace Moselle au 3ème Reich:

“Ich bekenne mich zum Deutschbürgertum und verlange den Anschluss Elsass Lothringen an das deutsche Reich”.(Je reconnais mon appartenance à la communauté allemande et demande le rattachement de l’Alsace Lorraine au Reich allemand)   

Alphonse refuse de signer en déclarant : «J’ai fait quatre années de guerre sous le drapeau allemand, j’ai reçu la ‘’Eisernes Kreuz’’ Que voulez-vous de plus ? »

Il ne signera pas, entraînant les autres présents à faire de même.

Il est ensuite convoqué seul chez le ‘Kreisleiter’’ à Thann qui essaye de le raisonner sans succès : « Sie sind ja nicht einmal im Opferring ? – Wenn es sich nur um das handelt, kann ich ja in den Opferring eintreten. » (Vous n’êtes même pas membre de l’Opferring ? – S’il ne s’agit que de cela je peux bien adhérer à l’Opferring)

Sauf que les responsables du parti à Bourbach-le-Bas ne voulaient pas de lui et pour cause.

Le Kreisleiter  conclura l’entretien en lui disant :

« JENN, Sie gehen mit dem Kopf durch die Wand, Sie werden für Sie und Ihre Familie die Last tragen müssen » (JENN, vous vous tapez la tête contre le mur, vous et votre famille aurez à en supporter les conséquences)

La ‘’ Wirtschaft zur Tanne’’ ne tardera pas à être frappée d’une fermeture administrative.

Quelque temps après, lors d’un déplacement à Thann, Alphonse aperçoit les camionnettes vertes stationnées sur la place et comprend  tout de suite que cela va le concerner. En rentrant, il dit à son épouse : Fais les valises, c’est pour bientôt.

Arrêtés et transplantés. 7 septembre 1942, jour de la rentrée des classes.

A cinq heures du matin, les gendarmes frappent à la porte du café. « - Was esch los, was wanner ? “ demande Alphonse. – Sie fragen noch so fresch, wo ist Ihr Sohn ?- Mein Sohn liegt da oben im Bett ». (Que se passe-t-il, que voulez-vous ? – Vous demandez de façon aussi effrontée, où est votre fils ? – Mon fils est là-haut dans son lit).

Les gendarmes montent à l’étage et effectivement Raymond est là dans son lit. « - Es muss ein Irrtum sein »   (Il doit s’agir d’une erreur) disent décontenancés, les gendarmes. Apercevant les valises, l’un d’eux s’exclame : « Sie haben schon gepackt ? »  (Vous avez déjà fait vos valises ?)

Manifestement, ces gendarmes pensaient arrêter les parents d’un insoumis, évadé en Suisse ou en France non occupée en vertu de la’’ Sippenhaft’’, (responsabilité collective du clan) récemment mise en vigueur. La ‘’Sippenhaft’’, devait décourager les désertions des incorporables en sévissant contre les familles. Il faut dire que cette menace avait dissuadé bon nombre de jeunes de s’évader.

Afin d’en avoir le cœur net, les gendarmes se rendent chez les autorités locales pour s’entendre dire : « Est ist kein Irrtum. Es ist der Richtige ». (Ce n’est pas une erreur, c’est le bon)

De retour au domicile d’Alphonse, ils laissent deux heures à la famille pour faire ses bagages (30 Kg maxi par personne). Alphonse, Jeanne, Raymond et Odette montent sur le plateau de la camionnette verte et en route pour Thann.

En fait, c’est pour francophilie qu’Alphonse et sa famille sont arrêtés, mais cela apparemment, les gendarmes l’ignoraient, d’où ce moment de flottement.

La nouvelle de leur arrestation est rapidement connue dans le village. Robert BURCKLE, patron de la Retorderie du Moulin, a arrêté les machines et tout le personnel était dehors pour dire au revoir à la famille JENN en partance pour l’exil. «A alter Frontkampfer kumt weder », leur dit Alphonse à la cantonade (Un vieux combattant reviendra).

Rappelons qu’Alphonse avait alors 49 ans, son épouse 50 ans, Raymond 19 ans et Odette 12 ans.

A cet instant, l’insouciance de l’enfance d’Odette s’est envolée.

Arrivés à Thann, d’autres familles arrêtées également soit pour francophilie, soit à cause de l’évasion d’un fils,  sont déjà là. Ce sera bientôt le départ, toujours en camionnettes vertes, pour Colmar, lieu de regroupement des transplantés alsaciens. Ils passent la nuit à Colmar au Foyer Ste Marie. Le lendemain départ par le train.

Destination: ‘’SS Umsiedlungslager Schelklingen bei Ulm im Altreich. (vieil Empire allemand)

Le 15 Août 1942, les journaux avaient déjà fait état des premières transplantations  de familles alsaciennes dans le vieux Reich pour cause de francophilie ou d’évasion d’un fils, comme cela a été le cas de Philibert FELLMANN, ancien Maire de Bourbach-le-Bas et son épouse, qui ont précédé d’une dizaine de jours la famille d’Alphonse JENN au camp de Schelklingen.

Leur internement dans ce camp durera trois mois, du 9 septembre  jusqu’à début décembre 1942.

Bien d’autres transplantés alsaciens suivront.

‘’Das Umsiedlungslager oder SS Abfertigunslager  SCHELKLINGEN’’

Les bâtiments de ce camp appartenaient à une institution catholique hébergeant des adolescents en difficulté, le ‘’Sankt Konradihaus’’. Le 23 juillet 1941, la‘’Volksdeutschemittelstelle’’ exproprie une partie des bâtiments et le reste un an plus tard. Les pensionnaires et les religieuses expulsés sont accueillis dans d’autres établissements.

Cet établissement tirait sa subsistance d’un vaste domaine agricole, qui n’avait pas été entièrement confisqué.

Les nazis en ont fait un camp de re-germanisation spécial, préparé pour les réfractaires de sang allemand, considérés comme intelligents ne serait-ce que du fait de leur résistance, et donc ‘’Eindeutschungsfähig’’ (Aptes à germanisation). En les immergeant dans l’Altreich, en les rééduquant par le travail, les nazis voulaient extirper leurs sentiments pro français dans un premier temps, puis les transplanter ensuite dans les territoires conquis à l’est, comme par exemple la Pologne ou la Silésie. Hormis les Alsaciens, d’autres nationaux tels des Polonais, des Baltes et des Slovènes étaient internés au camp de Schelklingen.

Voici le mot d’accueil du dirigeant du camp destiné aux Alsaciens :

« Vous vous êtes opposés à la ‘’Entwelschung’’ (défrancisation) et dans la mesure où avez été révélés comme ‘’Eindeutschungsfähig’’ (aptes à la germanisation) vous pourrez réintégrer la ‘’Deutsche Volksgemeinschaft’’ (Communauté du peuple allemand). Vous serez placés dans des fermes, dans des usines, ou affectés à des travaux dans le camp même, afin d’apprendre l’ordre et la discipline. »

Le ton est donné.

Les femmes exécutaient les travaux indispensables au fonctionnement du camp à la cuisine, procédaient aux nettoyages, travaillaient à la buanderie industrielle. Il leur fallait aussi découdre les étoiles jaunes, trier,  laver des vêtements et du linge ayant appartenu aux juifs.

Les hommes travaillaient principalement dans les champs faisant partie du domaine ou à l’extérieur dans les fermes des alentours.

Selon les souvenirs d’Odette, ils n’ont pas été maltraités, bien que les conditions de vie en collectivité fussent plutôt spartiates. La promiscuité et les conditions d’hygiène étaient difficiles à supporter. Les Alsaciens étaient regroupés dans un dortoir de quarante personnes adultes et enfants confondus. Il s’y trouvait des châlits en planches sur deux étages garnis de paillasses. Les repas étaient frugaux. Les écuelles, une très grande soupière et une non moins grande louche ont marqué l’esprit d’Odette. Dans ces conditions, les colis venant de la famille, très appréciés, permettaient d’améliorer l’ordinaire.

Le dimanche ils pouvaient cependant quitter librement le camp pour se promener dans la région, à condition d’être rentrés le soir. Mais toute escapade en Alsace leur était strictement interdite.

Raymond au RAD ‘’Reichsarbeitsdienst’’ 

Début octobre, Raymond reçoit son ‘’Stellungsbefehl’’  (convocation) pour effectuer le RAD à  Sankt Peter am Kammersberg en Autriche. Il doit partir sans délai le dimanche matin, malgré la demande insistante d’Alphonse auprès du chef du camp pour différer ce départ d’une journée. Il tomba malade durant son ‘’séjour’’ et il est soigné à l’hôpital de Klagenfürth. Libéré au bout de six mois, il rejoint ses parents qui se trouvent alors à Tiengen am Oberrhein.

Odette est autorisée à rentrer à Bourbach-le-Bas

Odette, 12 ans, encore sous obligation scolaire posait problème. Certes elle pouvait rester avec ses parents, mais comme les  transplantés étaient censés se regermaniser par le travail et l’immersion dans la population du Reich, il fallait trouver du travail, mais où ? Rien n’était encore certain. Il fallait  aussi se loger. Payer deux, voire trois chambres d’hôtel était difficilement envisageable.

Alphonse demande alors au chef du camp si sa fille pouvait rentrer à Bourbach-le-Bas. En effet, sa tante et marraine, Hélène, possédait avec son mari KOLB Frantz, l’hôtel restaurant à la Couronne d’Or et elle proposait de l’accueillir chez elle.  Demande accordée. Odette rentre à Bourbach-le-Bas début décembre 1942.

Elle retrouva toutes ses camarades et reprit sa scolarité à l’école du village. Jamais elle n’a été stigmatisée à cause de la situation de ses parents, au contraire, c’est plutôt de la bienveillance qui lui est témoignée. Ses vacances scolaires, elle les passe à Tiengen chez ses parents malgré l’exiguïté de leur chambre d’hôtel. Cette situation étrange devait durer deux longues années.

Trouver du travail

Les internés de Schelklingen devaient se regermaniser par le travail et l’immersion dans la population. Rappelons qu’Alphonse était maître maçon et chef d’entreprise à Bourbach-le-Bas. Après quelques propositions d’emploi ne lui convenant pas trop, il chercha du travail dans son domaine de compétences, le bâtiment et le génie civil. D’importants chantiers de construction d’usines hydroélectriques, d’aménagements hydrauliques et de barrages étaient en cours dans le Wurtemberg au sud de la Forêt Noire et sur le Rhin. Alphonse trouva rapidement un poste de conducteur de travaux sur le chantier de Waldshut sur le Rhin. Les travaux sont interrompus en 1944 à cause de la guerre, ce qui entraîna le licenciement d’Alphonse. Il retrouva rapidement un emploi similaire à Bernau, et à Witznau où travaillait également son fils Raymond, entre temps libéré du RAD.

Ces ouvrages de pompage et de turbinage faisaient et font toujours partie du consortium hydroélectrique du Schluchsee.

Avec son épouse Jeanne, et bientôt rejoint par Raymond, Alphonse a loué une chambre à l’hôtel ‘’Zur Krone’’ à Tiengen am Oberrhein.

A Tiengen

Toute la population allemande, heureusement, n’adhère pas au nazisme.  Au fil des jours, la famille JENN  s’immerge dans la population locale, fait le dos rond, ce qui était l’un des objectifs de leur transplantation. Par contre en ce qui concerne la regermanisation, ils ne renient pas une once de leurs convictions françaises. Jeanne trouve un travail occasionnel de couture chez un cordonnier.

Leurs amis et des membres de la famille leur rendent souvent visite, emmenant des victuailles ou du vin du ‘’Rollberg’’. (Lieu-dit planté de vignes à Bourbach-le-Bas)

La famille JENN peut se déplacer librement à l’intérieur de ‘’l’Altreich’’, rendant quelquefois visite à d’autres Alsaciens de Staffelfelden transplantés comme eux, ou encore à Georges SCHERRER, instituteur à Bourbach-le-Bas  avant l’Occupation, et qui enseignait alors à Radolfzell  à la suite de son stage obligatoire de rééducation (Umschulung) auquel tous les enseignants alsaciens étaient contraints.

Il leur était toutefois strictement interdit de franchir le Rhin et de revenir à Bourbach-le-Bas.

Ce qui n’a pas empêché Alphonse de rentrer clandestinement l’une ou l’autre fois, notamment lors du décès de son père en décembre 1943, au vu et au su des Parteigenossen (camarades du parti) du village. Ce n’est que le lendemain, après son départ, que les gendarmes viennent faire une enquête de routine sans conséquence fâcheuse pour Alphonse. Néanmoins, il a risqué gros.

Pendant ce temps à Bourbach-le-bas

A Bourbach-le-Bas, l’entreprise de construction JENN a été mise sous séquestre. Un technicien en bâtiment et le frère de Jeanne ont été désignés par les autorités pour l’administrer, tandis qu’un frère d’Alphonse et son épouse  occupent la maison et soignent le bétail.

« Staatenlos » Apatrides

Cependant, vu que les nazis ne reconnaissaient pas leur nationalité française juridique d’une part et que d’autre part ces réfractaires transplantés refusaient obstinément de reconnaître leur appartenance au Reich allemand, ils furent déclarés Staatenlos (apatrides). Pourtant, cette mesure, pour vexatoire qu’elle fût, avait aussi du bon. Raymond  a ainsi échappé à l’inéluctable incorporation de force dans la Wehrmacht.

Dépouillés de leurs biens

Fin 1943, une lettre recommandée adressée à chaque membre de la famille les informe que l’entreprise et tous leurs biens sont confisqués par le Reich. (Beschlagnahmt) Leurs avoirs sont saisis, les cinq vaches qu’ils possédaient sont vendues. Pour l’entreprise et la maison, la vente traîne, si bien qu’en décembre 1944 elle n’est pas encore réalisée. Peut-être une intervention locale et discrète ? La famille à son grand soulagement, pourra retourner y vivre, lors de son retour.

Evadés (Décembre 1944)

La frontière germano-suisse suit le Rhin de Bâle à Schaffhouse et s’en écarte à angle droit à la hauteur de Glattfelden en Suisse.  Après un parcours assez tortueux à travers prés et bois, cette frontière retrouve le Rhin à Ellikon côté Suisse. Cette enclave helvétique dans le territoire allemand n’avait pas échappé à Alphonse, qui depuis longtemps avait envisagé une évasion vers la Suisse si proche. Les promenades dominicales lui permettent de repérer les lieux.

Alphonse apprend que son village est libéré, donc Odette ne risque plus de pâtir des conséquences de leur évasion.

Dimanche 10 décembre, les JENN se promènent à Erzingen, localité allemande jouxtant la frontière avec cette enclave Suisse. Ils réussissent à la franchir tous les trois sans encombre et se rendent au poste douanier suisse.

Le douanier qui les appréhende et avec lequel ils sympathisent rapidement leur dit : ‘’Sie haben aber Glück gehabt, die Grenze war noch nie so überwacht wie heute’’. (Vous en avez eu de la chance, la frontière n’a jamais été autant surveillée qu’aujourd’hui)

Ils sont ensuite brièvement internés administrativement pour la forme, et d’instance en instance, au bout d’une quinzaine de jours, arrivent à Genève. Ils franchissent la frontière franco-suisse et en empruntant probablement des transports de la 1ère Armée française, ils arrivent à Belfort, puis Bourbach-le-Bas.

Epilogue

Quelques jours avant noël, JENN Robert, d’r ewre Wirt, arrive au restaurant KOLB et tout excité dit à la cantonade : ‘’d’r Jenn Fousi kummt do unde’’( Jenn Aphonse arrive là en bas)

Odette prend ses jambes à son coup, enfourche son vélo qu’elle avait entreposé au café du sapin, et fonce vers la route de Sentheim.

Elle tombe dans les bras des ses parents et de son frère devant la Retorderie, là même où Alphonse avait dit deux ans auparavant alors qu’ils étaient sur le chemin de l’exil: « A alter Frontkampfer kumt weder ».

Lors de leur évasion, la famille JENN n’avait évidemment pas emmené de bagages, restés dans leur chambre d’hôtel à Tiengen. Après la guerre fin 1945, voire début 1946, Odette ne s’en souvenant plus très bien, ils sont retournés à Tiengen pour rechercher leurs affaires. Celles-ci avaient été soigneusement rangées et conservées par l’hôtelier…

Jean Wolfarth

Je remercie de tout cœur ma cousine Odette JUNG, qui, en me faisant part de ses souvenirs d’un épisode particulièrement difficile de sa vie, m’a aussi permis de vous les relater.

Avec le temps qui passe, les témoins directs de ces années sombres sont de moins en moins nombreux. D’autres témoignages et des photos de cette époque seraient les bienvenus.